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De la Grande Guerre sort une Europe absolument différente, épuisée, horrifiée, modernisée de force. Elle est une révolution à elle seule, fille de la révolution industrielle et scientifique, mère des révolutions politiques qui créent l'URSS, la République de Weimar et donnent à l'Europe centrale son apparence pour deux décennies, jusqu'à l'Anschluss et l'invasion de la Tchécoslovaquie et de la Pologne par le III° Reich. Elle donne forme au monde et ses conséquences, pour certaines, durent jusqu'à nos jours - à l'image de ces champs de Picardie et de Champagne où, chaque année, les labours révèlent des obus intacts, prêts à éclater. Le propos de cette exposition n'est pas de rappeler ces faits, mais de montrer comment ils ont été représentés par les peintres des deux côtés de la ligne de front, par quels artistes, avec quelles difficultés. Parmi les millions d'hommes enrôlés se trouvent des peintres, de toutes nationalités et de toutes écoles. Ceux qui sont nés aux alentours de 1880 appartiennent aux générations mobilisées dès le début du conflit. De la guerre, ils n'ignorent rien - l'ayant faite. Boccioni, Macke, Marc, La Fresnaye, Gaudier-Brzeska y sont morts ou en sont morts. Seuls les citoyens des pays neutres - Picasso et Gris parce qu'Espagnols - en sont exemptés. D'autres, à l'inverse, s'engagent par patriotisme ou parce qu'ils ne veulent pas demeurer à l'écart de la catastrophe. Jusqu'alors, à de très rares exceptions près, les artistes et les écrivains assistent aux guerres mais n'y participent pas. En 1914, pour la première fois, ils sont forcés d'y participer, Allemands, Britanniques, Italiens, Autrichiens, Français. Léger devient brancardier, Kokoschka cavalier, Beckmann infirmier, Derain artilleur, Camoin camoufleur, Dix mitrailleur. Nombre d'entre eux dessinent et peignent ce qu'ils vivent et ce qu'ils voient. Des carnets de croquis où ils crayonnent en première ligne aux toiles exécutées à leur retour à l'arrière, ils laissent des témoignages intenses et justes. |
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Et cependant, des oeuvres naissent, en plus grand nombre qu'on ne le croirait. Elles expriment la violence, la peur, l'exaltation, la souffrance, la pitié, le dégoût. Elles témoignent de la persistance de la conscience humaine alors que la guerre l'asservit ou l'ignore. Certains - les plus âgés, les plus attachés aux habitudes anciennes - tentent l'expérience en ayant recours aux solutions du réalisme pictural du siècle précédent. Des biplans, des pièces d'artillerie, des soldats ils observent minutieusement les détails et les reproduisent avec autant de méthode. L'illusionnisme et l'illustration y trouvent leur compte. Mais les motifs en souffrent quand ils se trouvent fixés dans une image immobile, comme suspendus, eux qui sont mouvement, vitesse, instant. Leurs oeuvres conservent une valeur documentaire, augmentée aujourd'hui du pittoresque de l'anachronique. De moins âgés, formés dans le dernier quart du dix-neuvième siècle, impressionnistes et post-impressionnistes, osent des synthèses qui, de nos jours, surprennent, couleurs vives ou aigres et sujets macabres, découpages de formes et lumière blanche. Vallotton en Argonne, Horovitz dans les Alpes, Orpen sur la Somme, qu'ils peignent les ruines d'une église bombardée, l'artillerie de montagne ou deux cadavres oubliés dans une tranchée, introduisent ombres violettes, lignes serpentines, aplats japonisants - comme s'il était possible de demeurer fidèle aux leçons de Gauguin et des nabis un quart de siècle plus tard. Pari dangereux : lors de son voyage en Champagne et en Argonne en juin 1917, Vallotton peint trois fois l'église de Souain éventrée et les maisons effondrées, avant d'en faire lui-même la critique d'une phrase – " le décor s'est transformé, mais c'est encore et toujours un décor "(4). " On aura de bons tableaux, -note-t-il - c'est certain, mais d'agrément pur, et fragmentaires. "(5) Pour remédier à ce défaut, il tente en 1916 quatre " dessins synthétiques géométrisants ", Charleroi, L'Yser, La Marne et Verdun puis peint Verdun (1917), qu'il sous-titre " Tableau de guerre interprété, projections colorées noires, bleues et rouges, terrains dévastés, nuées de gaz ". Il essaie un cubo-futurisme, auquel il mêle des vestiges de réalisme. C'est désigner une troisième solution, la plus moderne, la plus audacieuse. Les artistes des avant-gardes européennes, expressionnistes allemands, cubistes français, Britanniques adeptes du vorticisme, futuristes italiens, renoncent définitivement aux règles qui régentaient auparavant la peinture de batailles. Ils s'appliquent à vaincre les difficultés, à trouver des motifs nouveaux et des moyens nouveaux adaptés à la nouvelle et monstrueuse réalité. Ces moyens sont, pour la plupart ceux du cubisme, du futurisme, de l'expressionnisme, de l'abstraction. En mai 1915, Léger est en Argonne et écrit à un ami. " C'est tout de même une guerre bien curieuse. (...) Cette guerre-là, c'est l'orchestration parfaite de tous les moyens de tuer, anciens et modernes. C'est intelligent jusqu'au bout des ongles. C'en est même emmerdant, il n'y a plus d'imprévu. Nous sommes dirigés d'un côté comme de l'autre par des gens de beaucoup de talent. C'est linéaire et sec comme un problème de géométrie. Tant d'obus en tant de temps sur une telle surface, tant d'hommes par mètre et à l'heure fixe en ordre. Tout cela se déclenche mécaniquement. C'est l'abstraction pure, plus pure que la Peinture cubiste "soi-même". Je ne te cache pas ma sympathie pour cette manière-là (...). "(6) Dans Verdun ravagé, il découvre " des sujets tout à fait inattendus et bien faits pour réjouir (son) âme de cubiste "(7). Dessins et aquarelles tirent parti de ces accointances. Léger figure des hommes-robots déshumanisés, serviteurs de machines qui les écrasent. Il relève les formes éboulées des ruines et les lignes brisées d'un avion abattu.
1 - Robert de la Sizeranne, L'art pendant la guerre, 1914-1918, Hachette, 1919, p. 259. (retour au texte) |